La Lettre de l'Economie Sociale
n° 1283
Semaine du 22 au 28 mai 2008
S'interroger aujourd'hui sur les relations syndicalisme et Economie sociale, s'est risquer de rouvrir un débat ancien. Le syndicalisme doit-il être exclusivement revendicatif? Peut-il être également gestionnaire au plan économique? Telle n'est pas l'intention de cette contribution. Tout au plus, ambitionne-t-elle d'apporter quelques éléments d'information pour la réflexion...
Syndicalisme et Economie sociale
Le syndicalisme français et ce que nous appelons aujourd'hui l'Economie sociale sont, historiquement, consubstantiels. Dès l'origine, la lutte pour de meilleures conditions de travail et de rémunération s'est accompagnée d'une aspiration à l'émancipation économique. L'ampleur de cette émancipation, les moyens pour la réaliser faisaient l'objet de désaccord entre réformistes et révolutionnaires. Ils trouvèrent toutefois un compromis à l'occasion du congrès de la C.G.T., en 1906 ; ce fut la Charte d'Amiens : "... l'oeuvre revendicatrice quotidienne... n'est qu'un côté de l'oeuvre de syndicalisme ; il prépare l'émancipation intégrale, qui ne peut se réaliser que par l'expropriation capitaliste ; il considère que le syndicat, aujourd'hui groupement de résistance, sera, dans l'avenir, le groupement de production et de répartition, base de la réorganisation sociale". Le fondateur des Bourses de Travail, Fernand Pelloutier, avait ouvert la voie : "Les syndicats ont une ambition très haute et très noble... Au lieu de se considérer, soit comme de purs instruments de résistance à la dépression économique, soit comme de simples cadres de l'armée révolutionnaire, ils prétendent en outre semer dans la société capitaliste même le germe de groupes libres de producteurs". Il faisait écho à la proposition d'un ouvrier, le cordonnier Steinmetz (cité dans "La classe ouvrière et le syndicalisme en France, de 1789 à 1965" de Georges Vidalens, alors directeur du Centre d'Education Ouvrière de FO) : "Ce qu'il faut, avant tout, c'est que les ouvriers se préparent, par le groupement corporatif, par la création de Bourses du Travail, par l'étude approfondie de toutes les grandes questions économiques et sociales, à prendre en mains la direction de la production".
En France, l'Economie sociale d'aujourd'hui, qu'elle se décline par la mutualité, la coopération ou l'associationnisme, doit beaucoup au syndicalisme. Si les liens se sont distendus, jusqu'à se rompre quelques fois, c'est pour des raisons qu'il serait utile de réexaminer, à froid, maintenant que cela est devenu possible et qu'il est devenu souhaitable de recréer des synergies.
Dans le monde, les initiatives économiques des syndicats sont nombreuses et mal connues ; elles revêtent différentes formes et obtiennent des résultats très variables, en fonction des contextes historiques, économiques et sociaux propres à chaque pays. Quelques exemples : -en Espagne, l'Union Générale des Travailleurs s'est , dès l'origine, définie comme un syndicat de services. Dans la période post-franquiste, elle a investi, avec plus ou moins de bonheur, les champs de l'assurance, du crédit, de la promotion des coopératives, du tourisme social, du logement... Plus engagée encore, la Confédération Nationale du Travail, prônant l'anarcho-syndicalisme, s'était engagée dans la collectivisation des entreprises et de la terre. L'expérience n'a pas survécu à la guerre civile. Au Portugal, l'UGT-P et, plus encore, plusieurs de ses syndicats sectoriels (banque, assurance, ...) sont gestionnaires directs d'établissements de santé, de centres commerciaux, de complexes touristiques, ... Au Québec, les deux centrales syndicales, la Fédération des Travailleurs du Québec et la Confédération des syndicats Nationaux, ont créé des fonds d'investissement qui interviennent dans la reprise d'entreprises en difficulté et dans la création d'entreprises. Les syndicats de l'Europe du nord ont une grande expérince de partenariat avec les secteurs coopératifs. C'est sans doute en Israël que syndicalisme et Economie sociale - que nos amis de l'Histadrout appellent l'économie ouvrière ont le plus développé leur complémentarité, au point de se confondre. Qu'on en juge : au tournant des années 90, la Histadrout contrôlait 29% du chiffre d'affaires et 20ù des emplois de l'industrie. 85% de la production et 70% des emplois agricoles, 37% de l'activité bancaire, 23% des assurances, la gestion directe de l'assurance maladie et de l'assurance vieillesse, la quasi totalité des transport en commum, ... Tout cela a été, depuis, en grande partie démantelé par les gouvernements de droite, après que les travaillistes aient dû céder la place qu'ils occupaient, sans partage, depuis 1948. Mais ce recul est aussi la conséquence de la mondialisation et, sans doute, du tragique enlisement du "processus de paix". La liste des expérinces syndicales pourrait être longue, mais cette énumération gagnerait en intérêt si une recherche était simultanément conduite, permettant un compte-rendu exhaustif et évaluatif des raisons des succès et des échecs. On verrait sans doute que, partout, ces expériences se heurtent aux même difficultés que les autres formes d'économie au service de l'intérêt général ou de l'intérêt collectif, au fur et à mesure que l'économie mondialement financiarisée tend à s'imposer comme le seul modèle possible. Cette constatation devrait conduire à une double démarche : mieux connaître, pour en tirer parti, les autres expériences syndicales, d'une part, et, d'autre part, créer des synergies avec toutes les formes d'Economie sociale, en considérant que les coopératives, les mutuelles et les associations sont "plus qu'un chemin économique", comme l'écrivait René Valladon, à propos de l'idée coopérative ("FO et l'économie sociale" d'octobre 2007). Il ajoutait : "C'est une avancée des salariés vers plus de dignité. Il ne tient qu'à nous, à travers notre volonté collective, de la faire perdurer et se développer".
(extrait de "FO et l'économie sociale" - avril 2008)
Marcel Caballero - Vice-président du CIRIEC-France