La Lettre de L'Economie Sociale n° 1234
Semaine du 3 au 9 mai 2007
Loin de disparaître avec la désindustrialisation, l'emploi non qualifié s'est à nouveau développé à partir du milieu des années 1990. Il représente actuellement un emploi sur cinq. Les ouvriers et employés non qualifiés ont des salaires, des conditions d'emploi et de travail proches. Pour autant, ils ne semblent pas définir une classe sociale. situés autrefois essentiellement au sein du monde ouvrier, ils bénéficiaient de la force symbolique du groupe. fragilisés dans leurs modalités d'intégration professionnelle, déstabilisés dans leur imaginaire social, ils se caractérisent aujourd'hui par un faible sentiment d'appartenir à une classe. Par rapport aux autres groupes sociaux, ils sont en retrait dans leur vie sociale (faibles adhésions syndicale et politique, loisirs limités, sociabilité réduite). entre rejet de la société et repli sur soi, l'identité des travailleurs non qualifiés apparaît fragmentée entre des jeunes qui, pour la majorité d'entre eux, sont susceptibles d'occuper ces emplois de façon transitoire et des plus âgés qui ont peu d'espoir de voir leur situation évoluer.
Cinq millions de travailleurs non qualifiés :
une nouvelle classe sociale?
par Thomas AMOSSE (*) et Olivier CHARDON (**)
Des années 1960 au début des années 1980, les groupes sociaux ont bénéficié d'une forte visibilité, tant pour les observateurs du monde social que pour les acteurs eux-mêmes. Mais la montée du chômage dans les années 1980-90 a engendré des modifications profondes dans la société française et dans la manière de la considérer. La sociologie des groupes sociaux s'est ainsi progressivement effacé au profit d'une part, d'une sociologie de l'exclusion et de la précarité et d'autre part, d'un renouveau de la sociologie des professions. Pourtant, depuis quelques années, en lien avec l'analyse des dernières élections présidentielles, l'interrogation sociologique s'est de nouveau portée vers les classes sociales (par exemple, Chauvel (2001)). Toutefois, si cette question est revenue sur le devant de la scène, le contexte sociologique a changé. Autrefois présentées comme des groupes structurant la société, les classes sociales semblent aujourd'hui davantage pensées comme un ensemble d'individus construisant leurs trajectoires au sein de réseaux. Dans le même temps, la désindustrialisation et la tertiarisation de l'économie ainsi que la féminisation des emplois ont entraîné une recomposition du travail en milieu populaire. Il y a désormais davantage d'employés que d'ouvriers en France et, après des observations sociologiques récentes, nombre de ces emplois présentent des conditions de travail proche de celles des ouvriers non qualifiés.
Autant d'éléments qui invitent ) dépasser les catégories héritées de la construction sexuée des structures professionnelles et à voir, au-delà des différences de définition et de composition socio-démographique, ce qui rapproche ouvriers et employés non qualifiés, qui représentent aujourd'hui un emploi sur cinq. Il s'agit en corollaire de considérer l'hypothèse d'une segmentation entre qualifiés et non qualifiés. L'exploitation de plusieurs enquêtes de l'Insee, dont l'enquête originale Histoire de vie - Construction des identités (Insee 2006), nous permet d'apporter des premiers éléments de réponse.
Des situations de travail à part
Ouvriers et employés ont des environnements de travail spécifiques. La saleté, le bruit, l'exposition au froid ou à la chaleur, les problèmes de sécurité (brûlures, chutes, etc.) caractérisent les ouvriers ; pour les employés, c'est le contact avec le public, la pression des clients et l'imprévisibilité des horaires. Mais, au-delà de ces spécificités, employés et ouvriers non qualifiés ont des situations de travail comparables, tant en terme de statut d'emploi que de conditions de travail. Des salaires bas et une forte instabilité professionnelle distinguent ces emplois : pour les employés, cela se traduit par des contrats à durée déterminée et du temps partiel subi ; pour les ouvriers, c'est l'intérim qui prédomine. Les non qualifiés ont aussi en commun l'exécution de tâches, prescrites jusque dans la manière "d'atteindre les objectifs fixés" ou consistant à "répéter continuellement une même série de gestes ou d'opérations", des horaires décalés et une plus grande difficulté à établir des liens avec des collègues que les autres salariés. Les indicateurs retenus ne prétendent pas résumer l'ensemble des conditions de travail et la frontière entre emploi qualifié et non qualifié dépend du contexte professionnel. Cependant, du point de vue des conditions d'emploi et de travail, l'écart par rapport aux autres salariés paraît bien réel : il s'est même accentué. Depuis le milieu des années 1980, le chômage et la précarité se sont concentrés sur les salariés non qualifiés, de même que les horaires décalés et le travail répétitif (Amossé, Chardon, 2006). encore émergente dans les représentations statistique et sociologique de l'espace social, la catégorie des travailleurs non qualifiés partage toutes les caractéristiques d'une véritable "condition de classe". Mais, cela ne signifie pas qu'elle définisse une classe sociale. En effet, un même sentiment d'appartenance, la référence à une identité commune, des formes d'intégration sociale et professionnelle, des instances de représentation à l'échelle locale ou nationale sont aussi nécessaires.
Une identité de classe faible, une participation sociale en retrait
Or, qu'ils soient ouvriers ou employés, les travailleurs non qualifiés sont ceux qui s'identifient le moins à une classe sociale (respectivement 43% et 39%), à l'opposé des cadres (61%), pourtant présentés depuis une dizaine d'années comme une catégorie en crise d'identité. Loin d'être classique, cette situation nouvelle est le fruit d'un processus d'évolution des représentations sociales, initié dans les années 1980, et qui a notamment été analysé dans le monde ouvrier (Michelat, Simon, 2004). Dans un contexte où les discours savants ont relayé, par la thèse de la fin des classes sociales, les interrogations nées de la rapide transformation des groupes sociaux (élévation des niveaux de qualification et féminisation des emplois), les identités de classe se sont effritées. ce phénomène a surtout touché les milieux populaires. en 1998, 60% des ouvriers et 53% employés déclaraient avoir le sentiment d'appartenir à une classe sociale ; ils sont aujourd'hui respectivement 47% et 44%. Dans le même temps, cette proportion est restée pratiquement stable chez les cadres, passant de 64% à 61%. La faible identité de classe de ces travailleurs fait écho de fragilité de leur intégration professionnelle. De fait, c'est l'image d'un ressort largement distendu, voire cassé, qui évoque le mieux les modalités de leur insertion professionnelle. Lorsqu'on les interroge sur "ce qu'ils aimeraient garder ou changer dans leur situation professionnelle", ils évoquent rarement leurs possibilités de promotion et leur position professionnelle. Signe d'un renoncement à progresser réellement dans leur filière professionnelle, ils souhaitent, bien plus que les autres, changer de métier afin d'améliorer leurs conditions de travail et leur salaire. Employés et ouvriers non qualifiés ont, moins que les autres salariés, milité un jour dans un syndicat. Moins d'un tiers se sent proche d'un parti, d'un mouvement ou d'une cause politique, contre plus des deux tiers des cadres. Les travailleurs non qualifiés ont aussi une sociabilité amicale moins étendue et des loisirs moins diversifiés. Ils déclarent en moyenne moins d'amis, leurs amitiés étant davantage ancrées dans le voisinage qu'issues des bancs d'école ou du milieu professionnel. Du point de vue des loisirs, c'est l'importance accordée à la télévision qui les distingue : elle est vécue par plus d'un tiers d'entre eux comme un élément dont ils "auraient du mal à se passer", contre seulement un sur cinq pour les cadres. certes, ces derniers éléments sont traditionnellement associés aux milieux populaires. Il y a vingt ans, une sociabilité réduite et des loisirs limités étaient déjà cités comme caractéristiques du mode de vie ouvrier (choquet et al., 1988) et la partie la moins qualifiée des salariés n'a jamais été celle qui se doit le plus investie dans la vie de la cité. ce qui est nouveau, c'est l'individualisation des relations de travail et l'affaiblissement des structures collectives qui permettaient à ces travailleurs de se sentir à un groupe. Et cela n'a pas touché les différentes générations avec la même intensité, et donc avec les mêmes conséquences.
(Centre d'Etudes de l'Emploi - février 2007)
(*) Centre d'études de l'emploi
(**) Direction de l'animation de la recherche, des études et des statistiques