Charte de l'Economie Sociale
CEGES Conseil des Entreprises et Groupements de l'Economie Sociale
Document de référence : 10-05-1995
Comme les
pays développés, la France traverse une période marquée par de profonds
bouleversements qui résultent tant des évolutions technologiques que de la
mondialisation de la vie économique. Ils entraînent la transformation des
métiers et une évolution profonde des modes de vie et des aspirations
collectives, mais aussi la déstabilisation des mécanismes de protection
sociale, la montée des déséquilibres régionaux et des phénomènes
d'exclusion.
Cette situation génère un climat d'incertitude politique et sociale,
qu'avivent les changements intervenus sur la scène internationale. Après une
phase marquée par l'exaltation irréfléchie de l'individualisme libéral, elle
suscite un renouveau de l'esprit de solidarité : solidarité avec le tiers
monde ou avec les exclus de la croissance, mais aussi solidarité au sein des
groupes professionnels ou sociaux.
Les entreprises de l'économie sociale se veulent les instruments du
renouveau des valeurs de la solidarité. Les coopératives, associations et
mutuelles, dont les racines remontent à un XIXè siècle marqué par le
triomphe du libéralisme sauvage, ont l'ambition, à l'aube du XXIè siècle, de
contribuer efficacement à la solution de certains des problèmes majeurs de
notre société.
Pour bien comprendre leur rôle actuel et leurs ambitions, faut-il encore
rappeler ce qu'elles sont.
Charte de l'Economie Sociale
Déclaration du CNLAMCA
Comité National de Liaison des Activités Mutualistes, Coopératives et Associatives
(association loi 1901 créée en 1970)
Ce
qu'elles sont :
ce sont des entreprises, qui vivent dans l'économie de marché. Mais ce sont
des entreprises différentes, car nées d'une volonté de solidarité au service
de l'homme, elles privilégient le service rendu par rapport au profit dégagé
et intègrent dans la vie économique, la dimension sociale.
Il est peu d'activités humaines dans lesquelles elles ne soient pas
présentes, parfois modestement, parfois fortement. D'où une très grande
diversité qui, au-delà même des formes juridiques qui leur sont spécifiques,
leur permet d'apporter dans la société actuelle, complexe et hétérogène, une
réponse adaptée aux besoins matériels et moraux de l'homme.
L'homme a
des besoins évidents :
- il veut acquérir des biens et des services au moindre coût et de la
meilleure qualité : les coopératives de consommation, les coopératives
d'habitation, les banques coopératives, les assurances à caractère mutuel,
les mutuelles de santé, et nombre d'associations d'usagers répondent à cet
objectif,
- il veut exercer son métier en conservant son autonomie, tout en
bénéficiant des mêmes avantages que les grandes entreprises : les
coopératives d'agriculteurs, d'artisans, de pêcheurs, de transporteurs, de
commerçants, entre autres, lui donnent le moyen,
- il veut s'associer avec d'autres pour gérer démocratiquement son
entreprise : la coopérative de travailleurs le lui permet.
Mais l'homme a aussi d'autres aspirations, d'ordre moral ou philosophique. Il veut concourir à la lutte contre les fléaux sociaux, faire de la santé un investissement social, faire face à des besoins que l'entreprise classique ou l'Etat ne satisfont pas, développer des institutions que l'économie marchande traditionnelle ne suscite pas. La mutuelle et l'association permettent à ces tâches, hors de portée d'un individu isolé, d' être assumées collectivement par la participation responsable de chacun à la Communauté.
A dire
vrai, il est rare qu'une entreprise de l'économie sociale réponde à l'un de
ces seuls besoins ou aspirations. Toutes, peu ou prou, visent simultanément
plusieurs objectifs.
Au-delà de ces diversités, elles obéissent, dans leur fonctionnement, à des
règles voisines : nées d'une libre initiative collective, elles appliquent
la règle démocratique "un homme, une voix", leur éthique implique le souci
de la qualité du service, de la transparence de la gestion et de la prise en
compte équitable des relations avec les salariés.
Leur rôle :
les entreprises de l'économie sociale sont des entreprises qui font face aux
contraintes et exploitent les opportunités de la vie économique. Elles
recherchent l'amélioration de leur productivité, elles s'adressent aux
marchés financiers, recourent aux techniques les plus modernes.
Mais ce
n'est pas seulement à la qualité de leurs résultats économiques que l'on
juge leurs succès. Ils se jugent aussi en fonction des formes de solidarités
qu'elles concrétisent :
1) d'abord solidarité entre les sociétaires qui sont à l'origine de leur
création. Cet esprit de solidarité responsable favorise la créativité de
l'esprit militant des associés. Le recours au bénévolat est une des
caractéristiques de l'économie sociale.
2) solidarité professionnelle ou sociale : immergées dans un secteur
professionnel ou social, les entreprises de l'économie sociale participent
activement à la définition de ses orientations. Elles constituent parfois un
élément décisif de ses structures collectives et de son évolution.
3) Solidarité régionale : les entreprises de l'économie sociale figurent
parmi les agents de développement des régions où elles se sont implantées et
les partenaires reconnus de leurs responsables politiques et économiques.
4) Solidarité au niveau de la Nation car rien de ce qui intéresse la vie de
la cité ne peut leur être étranger. Elles sont au premier plan dans le
combat pour les grandes causes d'intérêt collectif, comme le montrent
notamment le rôle jouée par la Mutualité Française, la Mutualité de
prévoyance et la MSA en matière de prévention et de soins, ainsi que
l'action des associations sanitaires et sociales, éducatives,
culturelles....
5) Solidarité internationale, enfin, en raison notamment des liens qui les
unissent avec des coopératives, associations et mutuelles d'Europe et des
autres continents. A ce titres, elles concourent bénévolement tant au
développement du tiers monde, qu'à l'évolution des pays de l'Est.
Les coopératives, associations et mutuelles sont ainsi des vecteurs essentiels de la cohésion sociale. Réunies au sein du Comité National de Liaison des Activités Mutualistes, Coopératives et Associatives (CNLAMCA) et des groupements régionaux (GRCMA), elles procèdent en permanence à des échanges d'expériences afin de mieux remplir leurs missions.
Leur ambition :
L'économie sociale est une idée d'avenir, contrairement à ce que croient
ceux mal informés, qui voient dans nos organisations la survivance d'un
passé dont un libéralisme mal compris veut faire disparaître les séquelles.
Coopératives, associations et mutuelles existent d'ailleurs dans tous les
pays, et notamment dans les autres pays développés où elles tiennent souvent
une place aussi importante, et parfois plus importante, qu'en France, à côté
des acteurs capitalistes et publics.
Coopératives, associations et mutuelles ont montré depuis plus d'un siècle
leur capacité à s'adapter à l'évolution du monde. Leur ambition est donc de
poursuivre leur adaptation dans une conjoncture nouvelle sans céder aux
forces qui pourraient les pousser à banaliser leur fonctionnement. Elles
n'ignorent pas l'ampleur des efforts à accomplir, qui peuvent prendre des
formes différentes, mais qui dans sept domaines relèvent de démarches
semblables :
1) Prendre toute leur place dans l'évolution économique et financière du
pays, en révisant si nécessaire certaines règles traditionnelles, et en
faisant appel à toutes les techniques de gestion et de financement modernes,
à condition que les sociétaires en conservent le contrôle et que se
renforcent entre eux les liens de solidarité.
2) Enrichir le rôle des sociétaires par l'adoption de procédures nouvelles,
adaptées aux dimensions des entreprises, où doit rester vivant le lien
naturel entre les sociétaires, leurs élus et la direction ; dans le même
esprit, développer la formation des bénévoles, et notamment celle des élus,
et apporter ainsi leur contribution au progrès de la citoyenneté.
3) Elles estiment qu'il faut développer au sein de chacune d'elles une
"culture d'entreprise" qui prenne en charge les réalités actuelles et
prépare les évolutions souhaitables.
4) S'ouvrir à des formes nouvelles d'économie sociale, issues de
l'initiative des citoyens, et traduisant l'esprit de libre créativité qui
l'une des sources de l'économie sociale ; d'une façon générale prendre toute
initiative pour implanter l'économie sociale dans les secteurs économiques
et sociaux d'avenir.
5) S'adapter à l'évolution du rôle de l'Etat et des collectivités
territoriales, en être les partenaires, mais non les assistés ou les sujets.
6) Elargir leur action à l'espace européen, ce qui implique le resserrement
de leurs liens avec les coopératives, associations et mutuelles, des autres
pays de la Communauté, la mise en place de statuts européens adaptés ainsi
que le fonctionnement d'une institution représentative européenne.
7) Développer leur action en faveur des pays du Sud et concourir à
l'évolution des pays de l'Europe centrale et orientale.
Les coopératives, associations et mutuelles se sont
déjà largement engagées sur ces voies.
Cet engagement se veut fidèle aux principes qui les animent. Elles
rappellent que leur objectif est de réaliser la rentabilité sociale et pas
seulement économique, d'être au service du plus grand nombre, de dégager des
bénéfices au profit de tous et non de quelques uns, de développer la
solidarité et la justice sociale pour aider à l'émancipation de l'Homme.
En tout état de cause, elles ne pourront poursuivre leur route que si elles
sont assurées que les autorités publiques ont pleinement conscience tant de
leurs spécificités que de la qualité de leur contribution à la cohésion du
tissue économique et social français, au moment où celui-ci affronte les
mutations plus importantes qu'il ait connues depuis longtemps.
Soucieuses de maintenir leur vocation propre et leur
éthique, elles demandent que soit écartée toute mesure qui, sous couleur de
banalisation, mettrait en cause leur logique interne et leurs particularités
qui en découlent. Elles demandent donc que ces particularités soient
intégralement prises en compte dans la rédaction des textes régissant notre
vie économique et sociale et que soit à cette fin mis en place un dispositif
d'évaluation et d'impact. Elles estiment qu'il faut développer la richesse
que représente la diversité des formes d'entreprises du pays, ce qui suppose
:
- une législation et une réglementation adaptées et valorisant cette
diversité,
- la formation initiale et continue, la connaissance et la pratique de
l'économie sociale dans les cursus scolaires et universitaires.
Mais parallèlement, elles souhaitent développer avec l'Etat et les collectivités territoriales un partenariat fondé sur leur capacité à participer aux objectifs d'intérêt général que s'assignent les autorités publiques.
Persuadées d'avoir un grand rôle à jouer dans la
société française pour relever les défis qui lui lance la fin du XXè siècle
et l'entrée dans le XXIè siècle, les entreprises de l'économie sociale sont
ouvertes au dialogue avec toutes forces économiques, sociales et politiques
du pays.
Paris, le 10 mai 1995